Claudel et la Chine ,

itinéraire intellectuel, esthétique et spirituel

                   présenté par  Dominique Millet-Gerard

                                             

Mardi 13 octobre 2009, auditorium du CCF à 20h30

Claudel dit avoir immensément  aimé la Chine, où il a passé quinze ans de sa vie, juste avant l'écroulement du vieil Empire. Pays incompréhensible, elle est pour lui l'occasion  d'exercer  son don d'observation et son intelligence déchiffreuse (Connaissance de l'Est), mais aussi  de découvrir l'esthétique du vide, dans le  prolongement  des recherches de  son maître Mallarmé. Enfin, elle est le lieu d'une très originale maturation spirituelle, nourrie des deux cultures, qui le met en tangence avec la pensée actuelle de François Cheng.

                 Dominique Millet-Gerard

Professeur à la Sorbonne, ancienne élève de l' Ecole Normale Supérieure.
Auteur  de plusieurs livres  sur Claudel:
        Anima et la Sagesse ; Claudel thomiste ?  ; La Beauté et l'Arrière-Beauté ; La Prose transfigurée,
mais également d'ouvrages de littérature comparée, sur la Bucolique, l'Héroïde, le Cantique des Cantiques.
et d’articles sur Huysmans, Bloy,  Bernanos, etc.

Il s'agit de sa première visite en Chine.

Ecrivain d’inspiration catholique, Paul Claudel (1868-1955) a été diplomate en Chine de 1895 à 1909:

[…] Comme j’ai aimé la Chine ! Il y a ainsi des pays, que l’on accepte, que l’on épouse, que l’on adopte d’un seul coup comme une femme, comme s’ils avaient été faits pour nous et nous pour eux ! Cette Chine à l’état de friture perpétuelle, grouillante, désordonnée, anarchique, avec sa saleté épique, ses mendiants, ses lépreux, toutes ses tripes à l’air mais aussi avec cet enthousiasme de vie et de mouvement, je l’ai absorbée d’un seul coup, je m’y suis plongé avec délices, avec émerveillement, avec une approbation intégrale, aucune objection à formuler ! Je m’y sentais comme un poisson dans l’eau ! Ce qui me semblait particulièrement délicieux, c’était cette spontanéité, cette ébullition sans contrainte, cette activité ingénieuse et naïve, tous ces petits métiers charmants, cette présence universelle de la famille et de la communauté, et aussi, faut-il le dire, ce sentiment partout du surnaturel, ces temples, ces tombeaux, ces humbles petits sanctuaires sous un arbre où le culte se compose d’une baguette d’encens et d’un morceau de papier, tout cela m’était comestible.

Je me suis toujours senti, je l’avoue, beaucoup plus à mon aise au milieu des païens qu’avec ceux qu’on nous engage à appeler, je ne sais pourquoi, "nos frères séparés"(1). Spontané, ai-je dit tout à l’heure. Oui, la Chine était un pays spontané aussi intensément et spécifiquement humain qu’une fourmilière peut être formique, elle devait tout à une espèce de sagesse vitale et innée enracinée dans le goût et dans l’instinct.

Quelle impression éblouissante, j’ai gardée de l’ancien Canton, cette ville sublime de bois doré, aujourd’hui détruite par les révolutionnaires, là comme partout ennemis de tout art et de toute beauté ! La Chine, telle qu’elle existait alors, était le pays le plus vraiment et le plus pratiquement libre que j’ai jamais connu, c’est-à-dire libre pour les choses immédiates qui seules après tout ont de l’importance.
[…]

. Cet extrait est tiré d’un article publié en mars 1936 dans Les Nouvelles Littéraires.